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28/05/2005

Oui !

Sincèrement, je ne pensais pas que ce blog serait le lieu pour moi de m'exprimer sur le référendum de ce dimanche. C'est d'ailleurs un peu tard, mais bon... Pendant deux mois, j'ai fait campagne pour le oui autour de moi, essentiellement auprès d'un cercle d'amis en proie à mille doutes, sans chercher à les convaincre à tout prix, mais en leur donnant suffisamment de clés pour se déterminer eux-mêmes dans l'isoloir : des arguments du non qui m'ont moi-même ébranlé dans mes convictions, et des arguments du oui qui expliquent ma détermination d'aujourd'hui à voter en faveur de ce traité. J'avais prévu de m'abstenir de parler publiquement de ce sujet. Mais je trépigne trop de ne pouvoir dénoncer ce qui m'apparait de plus en plus comme une imposture de la part des tenants du non à gauche (je ne m'intéresse absolument pas au non de droite). Aussi, en cette veille de scrutin, j'ai décidé de  me lâcher.

J'ai participé il y a une dizaine de jours à Toulouse, sur invitation d'une amie, à une réunion de quartier sur le référendum qui réunissait plusieurs dizaines de communistes, de membres d'Attac et de sympathisants du PC, où j'étais le seul représentant du oui. Tout le monde a accepté le débat et m'a répondu avec des arguments de plus en plus précis et pertinents au fil de la discussion, qui rompaient avec les déclamations pro-non abondamment applaudies en début de soirée, avant que je ne me dévoile. Tout le monde, à l'exception d'un chevènementiste extrêmement virulent - qui m'a pourri pendant une demi-heure (mais ces gens là ne veulent de toute façon pas d'une Europe politique, encore moins d'une constitution) - et d'un vieux monsieur qui s'est énervé et m'a traité de menteur lorsque j'ai invoqué l'article I-26 (qui donne la possibilité au parlement européen de voter une motion de censure contre la Commission européenne au paragraphe 8, c'est à dire de la destituer purement et simplement) et l'article III-396 (qui fait du même parlement l'instance ayant le dernier mot sur l'adoption ou non des lois et lois cadres proposées par la Commission, paragraphes 7b et12).

Je suis sorti revitalisé de cette réunion, avec le sentiment d'avoir pris part à un véritable débat démocratique, celui qui s'est instauré partout en France au sujet de ce traité constitutionnel, et qui a mobilisé l'ensemble de la population. Je me suis senti d'autant plus à l'aise avec ces sympathisants communistes que j'ai une empathie naturelle pour un grand nombre des préoccupations sociales qu'ils expriment. Sauf que je ne fais pas la même analyse qu'eux des enjeux de ce scrutin. Pour moi, ce traité constitutionnel consacre la naissance d'une Europe politique, seule à même de réguler les effets néfastes de la mondialisation, pour mieux profiter de ses bienfaits (car il en existe) et mettre l'économie au service des hommes et des femmes d'Europe.

Je suis particulièrement fier en tant qu'européen, par ailleurs, des droits constitutionnels qui sont accordés aux citoyens de l'Union dans ce texte, et d'un certain nombre d'objectifs qu'elle se fixe, comme le développement durable, le plein emploi, l'exception culturelle, l'interdiction de toute discrimination, l'égalité entre les hommes et les femmes et j'en passe. Ils sont inscrits eux aussi dans le marbre, dans les parties I et II, au même titre que la partie III tant décriée.

Je ne vais pas reprendre le chapelet des arguments du oui, que vous avez déjà entendus par ailleurs, mais je voudrais répondre à ceux qui brandissent les épouvantails de la "concurrence libre et non faussée" et de "l'économie de marché". Ces deux expressions sont utilisées comme des arguments en soi par les partisans du non à gauche, d'une manière qui me parait les galvauder ou les vider de leur sens.

Nous vivons dans une économie de marché dont l'origine remonte à la fin du moyen-âge, une économie de marché qui aujourd'hui se mondialise, mais sur le développement de laquelle se sont d'abord construits les Etats-nations, dont la France, dans un processus similaire (quoique moins policé ou démocratique) d'abandon de souveraineté par de nombreux fiefs locaux. C'est également sur cette économie de marché que s'est construite l'Europe depuis cinquante ans, et je ne considère pas que ce soit un mal en soi, même si je regrette qu'on se soit passé d'Europe politique pendant tout ce temps.

Qu'il y ait une nécessité politique de réguler les marchés, au nom notamment de préoccupations sociales, je le crois fondamentalement, et je considère que le traité constitutionnel qui nous est proposé nous donne les moyens d'exercer démocratiquement cette régulation politique à l'échelle européenne. Maintenant, s'il s'agit d'instaurer une économie d'Etat complètement dirigée, par opposition à l'économie de marché, qu'on nous le dise clairement ! En tant qu'homme de gauche européen, je ne partage pas ce projet. Il y a longtemps que j'ai dédiabolisé l'expression "économie de marché" dans mon esprit. Suis-je pour autant libéral ? au sens ultra-libéral du terme, celui que lui donne la gauche du non et qui voudrait que les marchés régulent tout ? Ma réponse est non. Je suis foncièrement libertaire, favorable à une économie de marché plutôt qu'à une économie d'Etat, mais je ne suis pas libertarian, ni pétri du rêve américain. Mon rêve à moi, il est européen.

Passons à la "concurrence libre et non faussée". Qui dit économie de marché dit concurrence. Que cette concurrence soit libre me paraît la moindre des choses. Au nom de quoi serait-elle entravée ? Au nom du niveau de protection sociale élevé que l'Europe se fixe comme objectif dans ce traité ? Je suis d'accord. Cette constitution nous le garantie et ce n'est pas la seule limitation qu'elle impose à la liberté économique. Il en est d'autres d'ordre plus politique, qui font que cette liberté économique s'arrêtera là où commence l'intérêt général. Dans ces conditions, je suis pour une "concurrence libre". Elle n'empêchera pas de mener des politiques de gauche en Europe (citoyens, aux urnes !). Et que cette concurrence soit dite "non faussée" n'est qu'une garantie que se donne l'Europe de faire barrage aux monopoles et oligopoles en tous genres, et à la perspective que des multinationales privées puissent gouverner l'ensemble des marchés et des nations.

Enfin, les partisans du non s'inquiètent de l'avenir des services publics à la française. J'y suis personnellement attaché, lorsqu'il s'agit de sécurité sociale et d'éducation, par exemple, qui ne sont pas des secteurs marchands, mais je ne suis pas opposé à ce que certains secteurs, comme les télécommunications, l'énergie, la poste ou les transports soient ouverts à la concurrence. Dans les faits, c'est d'ailleurs déjà le cas, à nos dépends mais aussi à notre avantage. Certaines entreprises publiques françaises, comme EDF, se conduisent comme de véritables prédateurs sur les marchés étrangers. C'était également le cas de France Telecom avant sa privatisation, un peu partout en Europe. Pourquoi ferait-on deux poids et deux mesures dans ce domaine ? Avec des entreprises publiques qui forcent les portes des marchés extérieurs mais revendiquent la surprotection de leur marché intérieur...

Bien sûr, la perspective de privatiser des entreprises comme EDF soulève de nombreuses inquiétudes sociales et c'est légitime. Mais il revient dans ce cas à nos gouvernements nationaux de mener des politiques adaptées pour y répondre, selon des critères dont j'estime qu'il est heureux qu'ils ne nous soient pas imposés par Bruxelles, au nom d'une harmonisation sociale qui serait nécessairement tirée vers le bas. Par ailleurs, les entreprises privées qui investiront ces secteurs publics ouverts à la concurrence seront assujetties à une obligation de service public. A nos gouvernements de la faire respecter. Je ferai remarquer par ailleurs que sans l'ouverture du secteur des télécommunications à la concurrence, le développement de l'Internet haut débit, ou celui de la téléphonie mobile, domaine dans lequel l'Europe est nettement en avance par rapport aux Etats-Unis, ne seraient pas où ils en sont.

On a beaucoup parlé également dans ce débat sur le traité constitutionnel européen des délocalisations. Pour avoir grandi dans une région qui a vécu comme un drame la fin des Trente glorieuses dans les années 70, au moment de la crise du pétrole, et dont le tissu industriel et le bassin d'emplois se sont littéralement désintégrés dans l'intervalle, je sais ce qu'on peut ressentir lorsque des dizaines voire des centaines de familles du pays sont mises sur le carreau du jour au lendemain (il s'agissait en l'occurence du Pays Cathare). Je me dis seulement que la mondialisation ne date pas d'hier, et que ceux qui nous ont gouverné depuis 30 ans auraient dû anticiper ce genre de problématiques économiques, et mener des politiques adéquates pour prévenir les dégats sociaux engendrés par ce phénomène. Je me dis aussi que cette question n'a rien à voir avec la constitution européenne. Les délocalisations ont commencé avant ce référendum et maheureusement, elles se poursuivront après et causeront encore de nombreux débats, quelle que soit l'issu du vote des 25 pays de l'Union. Agir sur cette question relève à la fois de politiques nationales et européennes. Et dans ce domaine comme dans d'autres, le traité nous donne des moyens, fussent-ils encore imparfaits, de faire primer la politique sur l'économie.

Je ne juge pas utile de m'étendre un peu plus, sauf à dénoncer pour finir ce que j'évoquais en introduction et que je considère comme une véritable imposture de gauche : celle qui voudrait nous faire croire qu'il sera possible, dès lundi, de se retrousser les manches pour renégocier une nouvelle constitution européenne. C'est pure illusion à mon sens. C'est même insensé, voire intellectuellement malhonnête. A moins de souscrire au mythe du grand soir révolutionnaire que nourrit encore l'extrême gauche. Désolé d'être brutal, mais cela relève pour moi d'une certaine immaturité politique. Adoptons ce traité et mobilisons-nous pour construire l'Europe que nous voulons en nous appropriant les institutions démocratiques dont il nous dote.

Cela dit, j'aurais préféré perdre deux ans à convaincre les allemands ou les anglais d'organiser un référendum à l'échelle européenne. Pour que les peuples européens, dont on nous parle tant et dont nous faisons partie, puissent se prononcer d'une seule voix. Si cette voix avait dit non, j'aurais compris que l'Europe n'était pas prête à éclairer le XXIième siècle de ses lumières. Et si elle avait dit oui, j'aurais dis Banco ! au boulot ! Mais quelque soit le résultat du vote de demain, j'aurai le sentiment d'un grave déficit démocratique. Et si la France dit non, j'aurai le sentiment d'un vrai gâchis, par pour nous mais pour les générations futures, pour nos enfants et nos petits-enfants. Il auront suffisamment de choses à nous reprocher pour ne pas y ajouter le fait de leur avoir fait perdre dix, quinze ou vingt ans dans la construction d'un rêve européen susceptible de d'éclairer le genre humain, dont l'avenir est aujourd'hui des plus incertain.

mai 28, 2005 in Hors sujet | Permalink

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Commentaires

Cher philippe, je partage ton oui

Que te dire à part que tu as magnifiquement traduit ce que je pense aussi.

L'europe aura pour tache majeur de trouver des solutions pour empécher la fin du monde ( fin de l'ère du pétrole, pollution, savoir et éducation de l'humanité). Elle l'a déjà commencé en nous permettant grace au MP3 (c'est l'europe qui a financé les recherches) de partager la culture musicale et le web (c'est encore l'europe qui a financé et donner le cadre de creation) de faire avancer l'humanité vers une société fondé sur la connaissance.

Seule l'europe unis et apaisé aura cette éxigence qu'une amérique trop centré sur ses classes moyennes et une indo-chine qui souhaite rattraper son retard.

Ceux qui sont pour le non enfin ne sont pas vraiment des hackers. Ils refusent l'upgrade et les nouveaux moyens de rendre l'Europe plus fonctionnel. On a besoin de ram ( l'europe de l'est) mais on a surtout besoin d'une upgrade systême !

bien à toi

Rédigé par : Tariq | 28 mai 2005 22:14:03

Je vous invite sur mon blog, histoire de positiver...

http://moneurope.blogspot.com

Rédigé par : a101 | 31 mai 2005 21:15:22

Cher Philippe,

Nous partageons les mêmes aspirations de justice et de progrès social.
Nous ne divergeons "que" sur notre appréciation sur ce traité.
Je l'ai jugé pour ma part trop idéologique et pas assez garant de la séparation des pouvoirs, ces deux conditions étant chacune nécessaire et suffisante pour entrainer mon vote négatif quel que puisse être l'emballage cadeau autour (droits fondamentaux, etc.).

Concernant la concurrence, je ne vois pas l'utilité de l'ériger en objectif. Dans le même ordre d'idée, le texte aurait pû dire "L'Union offre (...) une économie démocratique planifiée..." et j'aurais trouvé ça aussi choquant et inacceptable.
(Je provoque, c'est pô bien :o)

Il ne s'agit pas pour moi de diaboliser la concurrence mais de reconnaître que dans certains domaines elle n'est pas efficace.

Concernant les services publics, je rêve de leur déclinaison européenne. (Je sais, je suis un peu rêveur).
Mon attachement à La Poste, à EDF ou à France Télécom en tant qu'entreprises d'Etat n'a d'égal que ma consternation et mon dégoût de les voir jouer aux prédateurs à l'étranger.
Pour moi, ces entreprises n'ont vocation à agir que sur le territoire de l'Etat et surtout pas ailleurs, ou alors dans le cadre d'accords internationaux.

Pour finir, je dirai que si on me propose une constitution qui ne fixe pas d'avance les politiques à mener et qui respecte la séparation des pouvoirs et les droits de l'Homme -et ceux de la femme aussi :o)
Je voterai pour sans aucun problème.
Ce n'était pas le cas de ce texte.

Peut-être au plaisir de discuter plus longuemnt,

Un biterrois exilé dans l'Aude :o)

Rédigé par : JP | 31 mai 2005 21:19:39

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